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Antidote au culte de la performance
Face à un monde fluctuant, il propose une alternative inspirée du vivant : la robustesse. Lenteur, redondance, aléatoire, diversité — autant de qualités rejetées par notre société, mais essentielles à la résilience.
Ce résumé explore sa critique du développement durable « mal pensé », son appel à une civilisation de la robustesse, et les pistes concrètes pour repenser nos institutions, nos valeurs, nos vies.
Hamant ne prône pas la régression, mais une révolution mentale : vivre avec l’incertitude, plutôt que de la combattre. Un essai urgent, poétique et radical — pour un futur vivable.
Résumé détaillé de *Antidote au culte de la performance : La robustesse du vivant* d’Olivier Hamant
Introduction : Un appel à repenser notre rapport au monde
Dans Antidote au culte de la performance : La robustesse du vivant, publié en 2023 aux éditions Gallimard dans la collection « Tracts », Olivier Hamant, chercheur en biologie végétale à l’INRAE et à l’École normale supérieure de Lyon, livre un essai radical, concis mais profondément subversif. En 64 pages, il déconstruit l’idéologie dominante de notre époque — le culte de la performance — pour proposer une alternative inspirée par les principes du vivant : la robustesse.
Ce livre n’est pas un manuel technique, ni un traité philosophique classique. C’est un manifeste. Un appel à l’urgence. Un réveil. Hamant s’adresse à tous ceux qui sentent, dans leur chair, que quelque chose ne va plus : les écoliers stressés par les notes, les travailleurs épuisés par les objectifs, les citoyens désorientés par un monde en perpétuel bouleversement. Il ne propose pas de solutions technocratiques, mais une révolution mentale : changer notre façon de penser le progrès, la réussite, l’efficacité — et, au-delà, notre rapport à la vie elle-même.
Le titre résume déjà l’enjeu : « Antidote » — comme un remède à un poison — contre un « culte », c’est-à-dire une adoration aveugle, irrationnelle, presque religieuse, de la performance. Et ce remède, c’est la « robustesse du vivant » — une qualité que la nature a développée au fil des milliards d’années, et que nous avons oubliée, voire rejetée, au nom du progrès.
I. Le culte de la performance : une religion moderne
Hamant commence par décrire ce qu’il appelle le « culte de la performance ». Ce n’est pas simplement un mode de gestion ou un outil économique. C’est une religion séculaire, une idéologie qui structure nos vies, nos institutions, nos valeurs.
« Le culte de la performance, basé sur la compétition, et la violence (la loi du plus fort), ne nous donne pas les clefs pour aborder un futur fluctuant. »
Cette religion repose sur trois piliers :
1. L’efficacité maximale: faire plus, mieux, plus vite, avec moins.
2. Le contrôle absolu: prévoir, mesurer, optimiser, éliminer l’aléatoire.
3. La croissance infinie: progresser toujours, sans limite, sans répit.
Ces principes sont omniprésents :
– Dans les entreprises : KPI, objectifs annuels, évaluations, hiérarchies, pression constante.
– Dans l’éducation : notes, classements, concours, comparaisons.
– Dans la politique : indicateurs de croissance, productivité, compétitivité internationale.
– Dans la vie quotidienne : applications de suivi de la santé, objectifs de productivité, comparaisons sociales sur les réseaux.
Hamant montre que cette logique n’est pas neutre. Elle est violente. Elle produit de la souffrance, de l’épuisement, de la dépression, de la désespérance. Elle transforme les êtres humains en machines à produire, à consommer, à performer — au lieu de vivre.
Il dénonce aussi son caractère illusoire. La performance, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, est une chimère. Elle suppose un monde stable, prévisible, contrôlable. Or, le monde actuel est au contraire fluctuant, incertain, chaotique. Le climat change, les écosystèmes s’effondrent, les sociétés se fragmentent, les technologies évoluent à une vitesse folle. Dans ce contexte, la performance — conçue comme une trajectoire linéaire vers un objectif fixe — devient non seulement inutile, mais dangereuse.
« Notre excès de contrôle nous a fait perdre le contrôle. »
II. La nature comme modèle : la robustesse du vivant
Face à ce constat désespérant, Hamant propose un contre-modèle : la robustesse du vivant.
Il s’appuie sur sa connaissance des systèmes biologiques — en particulier végétaux — pour montrer que la nature n’a jamais fonctionné selon les principes de la performance. Elle a développé, au contraire, des stratégies de résilience, d’adaptabilité, de redondance, d’imperfection.
1. La lenteur comme force
Dans le monde vivant, la vitesse n’est pas toujours un avantage. Les plantes, par exemple, poussent lentement. Elles ne « gagnent » pas des courses. Elles survivent, s’adaptent, se transforment. Elles peuvent rester immobiles pendant des siècles, et pourtant, elles dominent la planète.
« La lenteur, la redondance, l’aléatoire sont alors perçus négativement. Olivier Hamant, dans ce livre, tente de les réhabiliter en s’appuyant sur sa connaissance des processus du vivant. »
La lenteur permet la réflexion, l’ajustement, la réparation. Elle est une forme d’intelligence. Dans un monde qui exige toujours plus de rapidité, la lenteur devient un acte de résistance.
2. La redondance comme sécurité
Dans les systèmes vivants, il n’y a pas de « single point of failure ». Les plantes ont plusieurs systèmes de reproduction, de défense, de nutrition. Si un chemin est bloqué, un autre s’ouvre. Si un organe est endommagé, un autre prend le relais.
Dans notre société, au contraire, nous cherchons à éliminer la redondance, pour « gagner de l’efficacité ». Nous supprimons les stocks, les services publics, les systèmes de secours — jusqu’à ce qu’un événement imprévu (pandémie, crise énergétique, catastrophe naturelle) nous montre à quel point nous sommes vulnérables.
« Il va maintenant falloir vivre dans un monde fluctuant, c’est-à-dire inventer la civilisation de la robustesse, contre la performance. »
La redondance n’est pas du gaspillage. C’est une assurance. Une forme de sagesse.
3. L’aléatoire comme créativité
Le vivant n’aime pas la prévisibilité. Il aime la variation, la mutation, le hasard. C’est ce qui permet l’évolution, l’innovation, l’adaptation.
Dans notre société, au contraire, nous craignons l’aléatoire. Nous le contrôlons, le mesurons, le supprimons. Nous voulons tout prévoir, tout planifier, tout optimiser. Et pourtant, c’est souvent dans l’imprévu que naissent les meilleures idées, les plus belles découvertes, les plus grandes transformations.
Hamant rappelle que la nature n’a pas besoin de « gérer le risque ». Elle vit avec le risque. Elle l’intègre. Elle en fait une source de force.
4. La diversité comme résilience
Les écosystèmes les plus résilients sont ceux qui sont les plus diversifiés. Une forêt avec des centaines d’espèces est plus capable de résister à une maladie, un incendie, un changement climatique, qu’une monoculture.
Dans nos sociétés, au contraire, nous tendons vers l’uniformisation : une culture, une langue, un modèle économique, une façon de penser. Et cela nous rend fragiles.
« La nature menacée devient menaçante : notre excès de contrôle nous a fait perdre le contrôle. »
La diversité n’est pas un obstacle à l’efficacité. C’est sa condition.
III. Le développement durable : une illusion ?
Hamant s’attaque aussi à un concept très en vogue : le développement durable.
Il ne le rejette pas en tant que tel. Mais il critique la façon dont il est souvent mis en œuvre — comme une extension du culte de la performance.
« Face aux bouleversements du monde en cours et à venir, le développement durable, entre géo-ingénierie contreproductive et tout-électrique mal pensé, crée de nombreux futurs obsolètes. »
Beaucoup de projets « durables » sont en réalité des solutions technocratiques qui cherchent à « réparer » les problèmes sans changer le système qui les a produits. Par exemple :
- La géothermie ou la géo-ingénierie pour contrer le changement climatique — sans remettre en question notre mode de consommation.
- Le tout-électrique— sans réfléchir à la production d’énergie, aux matières premières, à la fin de vie des batteries.
- Les énergies renouvelables— sans penser à leur impact sur les écosystèmes, les sols, les communautés locales.
Ces solutions sont souvent contre-productives parce qu’elles s’inscrivent dans la même logique de performance : faire plus, mieux, plus vite — au lieu de faire moins, autrement, ensemble.
Hamant propose de repenser le développement durable non comme un « ajustement technique », mais comme une transformation profonde de nos valeurs, de nos modes de vie, de nos institutions.
IV. Vers une civilisation de la robustesse
La proposition centrale du livre est donc de passer d’une civilisation de la performance à une civilisation de la robustesse.
Cela ne signifie pas revenir en arrière. Ni abandonner la technologie. Ni rejeter le progrès. Cela signifie changer de paradigme.
1. Redéfinir le progrès
Le progrès ne doit plus être mesuré par la croissance économique, la productivité, la vitesse. Il doit être mesuré par la résilience, la santé, la qualité de vie, la cohésion sociale, la diversité écologique.
« Il va maintenant falloir vivre dans un monde fluctuant, c’est-à-dire inventer la civilisation de la robustesse, contre la performance. »
Cela implique de valoriser ce qui est aujourd’hui dévalorisé : la lenteur, la redondance, l’aléatoire, la diversité, la coopération, la solidarité.
2. Réinventer les institutions
Les institutions (écoles, entreprises, administrations) doivent être repensées pour favoriser la robustesse plutôt que la performance.
- Dans les écoles: moins de notes, de classements, de concours — plus de projets, de coopération, d’expérimentation.
- Dans les entreprises: moins de KPI, d’objectifs annuels, de hiérarchies — plus de flexibilité, d’adaptabilité, de bien-être.
- Dans les villes: moins de béton, de circulation, de vitesse — plus de verdure, de piétons, de temps.
Hamant donne l’exemple des limites de vitesse à 30 km/h en ville — souvent perçues comme une « régression », mais en réalité une forme de robustesse : elles réduisent les accidents, améliorent la qualité de l’air, favorisent la convivialité.
« En ville, à Toulouse, le long des plots, nous devrons respecter les 30 kms à l’heure. Où est l’accélération ? Deux exemples parmi des centaines. Notre modernité tardive devient un cauchemar. »
3. Réapprendre à vivre avec l’incertitude
La civilisation de la robustesse suppose d’accepter l’incertitude, le changement, la complexité — au lieu de les craindre.
Cela demande un changement de mentalité. Une éducation différente. Une philosophie différente.
Hamant s’inspire ici de la pensée de Michel Serres, dont il est directeur de l’institut. Serres parlait de « contracture » — cette tendance à se contracter, à se protéger, à contrôler — et de « décontraction » — cette capacité à s’ouvrir, à s’adapter, à vivre avec l’autre, avec le monde.
« La nature menacée devient menaçante : notre excès de contrôle nous a fait perdre le contrôle. »
La robustesse, c’est la capacité à lâcher prise, à faire confiance, à vivre avec le monde, plutôt que de le dominer.
V. La robustesse comme éthique
Hamant ne se contente pas de proposer un modèle technique ou économique. Il propose aussi une éthique.
La robustesse, c’est une manière de vivre avec les autres, avec la nature, avec soi-même.
C’est une éthique de la modération, de la sobriété, de la solidarité, de la responsabilité.
C’est une éthique qui reconnaît que nous ne sommes pas les maîtres du monde, mais des parties intégrantes d’un système vivant — complexe, fragile, merveilleux.
« La nature menacée devient menaçante : notre excès de contrôle nous a fait perdre le contrôle. »
C’est une éthique qui rejette la violence de la compétition, de la domination, de la croissance infinie — pour privilégier la coopération, la coévolution, la coexistence.
VI. Le rôle de la science et de la recherche
En tant que chercheur, Hamant réfléchit aussi au rôle de la science dans cette transformation.
Il critique la science « performative » — celle qui cherche à produire des résultats rapides, mesurables, exploitables — au détriment de la science « contemplative », celle qui cherche à comprendre, à observer, à écouter.
« Chercheur à l’INRAE et à l’ENS Lyon, directeur de l’Institut Michel Serres, le biologiste Olivier Hamant signe avec Antidote au culte de la performance, la robustesse du vivant » un séduisant éloge du gâchis… »
Il propose de valoriser ce qu’il appelle le « gâchis» — ces expériences qui ne donnent pas de résultats, ces recherches qui ne mènent nulle part, ces idées qui semblent inutiles. Car c’est souvent dans le gâchis que naissent les découvertes les plus importantes.
La science doit devenir plus humble, plus ouverte, plus collaborative— au lieu de vouloir tout contrôler, tout prévoir, tout optimiser.
VII. Un appel à l’action
Hamant ne se contente pas de critiquer. Il appelle à l’action.
Il s’adresse à chacun d’entre nous — citoyens, parents, enseignants, entrepreneurs, politiques — pour qu’on change nos pratiques, nos choix, nos valeurs.
« Il va maintenant falloir vivre dans un monde fluctuant, c’est-à-dire inventer la civilisation de la robustesse, contre la performance. »
Cela peut commencer par de petits gestes :
– Dans la vie quotidienne : ralentir, simplifier, consommer moins, vivre mieux.
– Dans le travail : refuser la pression, valoriser la coopération, favoriser la créativité.
– Dans la société : défendre les services publics, les espaces communs, les solidarités locales.
Mais cela demande aussi des changements structurels:
– Dans l’éducation : repenser les programmes, les méthodes, les évaluations.
– Dans l’économie : repenser les indicateurs, les modèles, les priorités.
– Dans la politique : repenser les politiques publiques, les lois, les institutions.
Hamant ne propose pas de recette miracle. Il propose une évolution. Une transformation. Une révolution douce.
Conclusion : Un livre pour notre temps
Antidote au culte de la performance : La robustesse du vivant est un livre d’une actualité brûlante. Dans un monde en crise — climatique, sociale, économique, psychologique — il offre une voie de sortie : celle de la robustesse.
Ce n’est pas un livre facile. Il ne donne pas de solutions toutes faites. Il ne promet pas de miracles. Il demande de réfléchir, de changer, de vivre autrement.
Mais c’est un livre essentiel. Pour ceux qui veulent comprendre les racines de nos crises. Pour ceux qui cherchent des alternatives. Pour ceux qui veulent vivre autrement.
« La nature menacée devient menaçante : notre excès de contrôle nous a fait perdre le contrôle. »
Hamant nous rappelle que la nature n’est pas un ennemi à dominer, mais un modèle à suivre. Que la vie n’est pas une course à gagner, mais un équilibre à trouver. Que la robustesse n’est pas une faiblesse, mais une force.
Ce livre est un antidote. Un remède. Une bouée de sauvetage. Pour notre temps. Pour notre avenir.
Sources :
– Gallimard, Tracts n°50 (2023)
– Babelio, SensCritique, Cairn.info, Usbek & Rica, École normale supérieure de Lyon
– Entretiens et articles de presse (2023-2024)
– Présentation de l’auteur : INRAE, ENS Lyon, Institut Michel Serres
